La mémoire neuronale et la mémoire de la douleur chronique suit presque les mêmes étapes que la mémorisation d’un simple souvenir de vacances : encodage, consolidation du « souvenir douleur » par activation de gènes et synthèse de protéines dans les neurones.

Ainsi, à quelques différences près encore peu connues, la douleur chronique est gravée dans les neurones comme le souvenir d’une brûlure ; il suffirait d’effacer cette mémoire neuronale pour traiter la douleur, et c’est bien ce que tente les chercheurs.

Parfois, le cerveau lui-même produit la douleur comme une ré-expérience physique douloureuse, illustrée par l’algohallucinose des amputés ou douleur fantôme. Dans l’algohallucinose, la douleur aiguë qui a juste précédé l’amputation peut rester présente comme si la dernière sensation perçue se pérennisait. Cette pathologie a été identifiée par Ambroise Paré et étudiée par le chirurgien et physiologiste français René Leriche lors de la Grande Guerre, quand de nombreux amputés revenaient du front et souffraient de douleur fantôme, invisible et dévastatrice.

La douleur fantôme peut atteindre toutes les régions du corps et est encore sous-estimée et sous-évaluée aujourd’hui (par exemple, après une mastectomie pour cancer du sein). Plusieurs équipes ont identifié une cause possible. La cartographie cérébrale somatosensorielle où chaque partie du corps est représentée évolue, de sorte qu’elle peut être modifiée lors d’un traumatisme. Ainsi, après l’amputation d’une main, les régions adjacentes au territoire de la main absente envahissent l’espace vacant dans le cortex : cette réorganisation corticale est proportionnelle à l’intensité de la douleur fantôme. D’autres changements physiologiques et cellulaires du cortex sont étudiés. Le fait que les douleurs anciennes puisse réapparaître dans un membre fantôme montre que toute douleur physique est mémorisée, mais qu’elle ne resurgit qu’exceptionnellement.

En conséquence, le rappel d’un évènement douloureux peut faire apparaître une intrication complexe de la douleur somatique et de souffrance psychique. Cette mémoire présente des aspects délétères encore incontrôlables. Prévenir précocement la formation de souvenirs douloureux en évitant la stabilisation du souvenir de l’évènement initial, effacer dun souvenir douloureux tout en maintenant les bons souvenirs sont aujourd’hui des défis pour de nombreux chercheurs et thérapeutes.

Extrait de l’article « La mémoire de la douleur » paru dans le magazine « L’essentiel – Cerveau & Psycho » HS Février-Avril 2014

Auteurs :

Bernard Laurent – neurologue au Centre antidouleur de l’Hôpital Nord de Saint-Etienne

Gisèle Pickering – gériatre et pharmacologue dans l’unité INSERM au CHU de Clermont-Ferrand